Après la révélation par « Midi libre » des images de la caméra-piéton d’un policier municipal de Carcassonne, membre du Rassemblement national et de son service d’ordre, le parti a annoncé son exclusion et le maire sa suspension. Une enquête judiciaire avait été ouverte en début d’année.

Des propos racistes, misogynes et séditieux : Midi libre a révélé, mardi 8 septembre, des extraits d’une vidéo de six heures enregistrée le 6 novembre 2025 par la caméra-piéton d’un policier municipal de Carcassonne (Aude), qui l’avait involontairement déclenchée.

Sur ces images, le brigadier-chef principal César R., 50 ans, utilise à de nombreuses reprises des termes racistes tels que « bougnoules », « bicots », « nègre » ou « singe » pour parler des habitant·es de la ville dirigée depuis mars 2026 par le maire Rassemblement national (RN) Christophe Barthès.

Au fil des cinq minutes du montage réalisé par Midi libre, ce chef d’équipe multiplie les expressions passibles de poursuites pénales. « J’en peux plus, en centre-ville, du bicot, du nègre, du nègre, du bicot, de l’Afghan… », déclare-t-il notamment lors de cette patrouille.

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Carcassonne, le 7 février 2026. César R. (à gauche), Jordan Bardella et Christophe Barthès (à droite). Membre du service d’ordre du Rassemblement national, César R. assure leur protection lors de la campagne municipale. © Photo Idriss Bigou-Gilles / Hans Lucas

Ses trois collègues s’abstiennent de protester et abondent parfois dans son sens. « Moi j’aurais pensé qu’il y ait un putsch sous ce gouvernement, l’armée va monter au créneau, ce n’est pas possible », lance un autre policier municipal, tandis qu’un troisième renchérit : « Il nous manque un général à grosses couilles, un p’tit coup d’État, une petite dictature en France, ça ferait pas de mal. » Un enfant noir est aussi comparé à « un petit Kirikou dans la savane ».

En plein service, l’équipage de police municipale passe une trentaine de minutes au 3e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (RPIma) de Carcassonne, dont est issu César R., pour une visite de courtoisie émaillée de propos racistes. Devant le bâtiment s’élève une stèle en mémoire du général Marcel Bigeard, érigée en 2012, pendant le mandat du socialiste Jean-Claude Perez.

Une enquête ouverte dès janvier

En réaction à une vidéo TikTok qui qualifie le général Bigeard de « tortionnaire » en Algérie, César R. se fait menaçant : « Le mec qui a fait cette vidéo, il a intérêt à faire attention. […] Et alors, on a niqué des bougnoules, et eux combien de soldats ils ont niqué ? Gauche de merde, ça, c’est des LFIstes, ils veulent qu’on donne tout aux bougnoules, nos maisons, nos filles. » « On est devenus chrétiens sous Clovis, on va devenir musulmans sous Macron »,s’inquiète-t-il.

Le policier municipal traite aussi de « sale pute » une passante et partage sa conception des rapports entre les femmes et les hommes : « Le patriarche, c’est celui qui commande à la maison, celui qui bande et qui a les muscles : chez Cro-Magnon, ça marchait comme ça. Les connasses à l’époque, dans les grottes, si elles étaient pas avec leur mec, elles se faisaient buter à l’extérieur. » Il relaie par ailleurs la fausse information prisée des complotistes selon laquelle Brigitte Macron serait « un transgenre », même si « on essaie de cacher ça au monde entier ».

Dans son article, Midi libre fait état d’un climat « délétère » au sein de la police municipale, qui compte une cinquantaine d’agents, plusieurs dénonçant des menaces et du harcèlement. Selon le quotidien, c'est à la suite d’une plainte déposée par César R. pour « atteinte à la vie privée » après la divulgation des images de la caméra-piéton au sein du service, alors qu’elles ne sont pas censées circuler, que la gendarmerie aurait saisi la vidéo.

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Le compte LinkedIn de César R. (à gauche), et César R. lors d’un entraînement de krav-maga. © Documents Mediapart

Vingt-quatre heures après la publication de l’article, la procureure de Carcassonne, Géraldine Labialle, a fini par confirmer cet enchaînement. Dans un communiqué, elle indique que la plainte du policier municipal a été enregistrée le 31 décembre 2025, déclenchant l’ouverture d’une enquête « le jour même ».   

C’est dans ce cadre que les gendarmes de la brigade de recherches de Carcassonne ont procédé à l’exploitation des images issues de la caméra-piéton, ce qui les a conduits à découvrir « des faits nouveaux » pouvant être qualifiés de diffamation à caractère raciste, sexiste et/ou fondée sur « l’orientation sexuelle ou l’identité de genre ». Cette enquête est toujours en cours, poursuit le parquet, précisant que « des témoins restent à entendre et des victimes doivent encore être identifiées ».  

La procureure indique qu’en parallèle, la mairie de Carcassonne avait ouvert « une enquête administrative » dès le 23 décembre 2025, « sous l’égide du maire en fonction au moment des faits »,dont les conclusions « ne sont toujours pas parvenues » à la justice. Géraldine Labialle annonce enfin qu’elle a décidé de suspendre « les agréments des policiers municipaux en cause qui ne respectent pas les conditions d’honorabilité attachées à leurs missions ». Pour pouvoir exercer, les policiers municipaux disposent en effet d’un double agrément du parquet et du préfet. 

Dans un communiqué diffusé mercredi 9 septembre, la ville de Carcassonne « condamne sans aucune réserve » les « propos à caractère raciste » tenus dans la vidéo. Si elle promet que « les comportements fautifs seront sanctionnés avec toute la fermeté nécessaire », elle renvoie surtout la balle à l’ancien maire, Gérard Larrat (divers droite), aux manettes de 2014 à 2026 : « Il convient de rappeler que cette affaire est antérieure à l’arrivée de la nouvelle majorité municipale. Nous constatons que l’ancienne municipalité a étouffé l’affaire sans y apporter la moindre réponse. »

C’est compliqué de tout remettre sur la municipalité précédente.

Yassin El Kdim, coordinateur du collectif de lutte contre l’extrême droite Nous Carcassonne

Le communiqué de la mairie tente aussi de jeter le discrédit sur le travail de Midi libre, rappelant que le quotidien appartient au « groupe Baylet » et que « la caméra individuelle dont sont issues ces images a été dérobée, soulevant de graves interrogations quant aux conditions dans lesquelles ces vidéos ont ensuite été récupérées et diffusées ». Questionné par Mediapart,notamment sur une éventuelle suspension de César R., le maire, Christophe Barthès, n’a pas donné suite, renvoyant simplement à ce texte.

Dans un article publié mercredi 9 septembre, L’Indépendant affirme qu’« à la suite de l’enquête administrative, un rapport a été remis au maire après son élection, ainsi qu’à son adjointe chargée des ressources humaines, Nathalie Flamant, qui n’hésitait pas à faire savoir que [César R.] est “son frère de cœur”, confirment plusieurs sources »

Plus tard dans la journée, le maire s’est brièvement adressé à la presse, pour annoncer que « tous les protagonistes de cette affaire sont suspendus » même s’il dénonce « une volonté de nuire à la nouvelle équipe municipale ». Christophe Barthès a confirmé avoir reçu le 19 mai les conclusions de l’enquête administrative ouverte par son prédécesseur. Il affirme que celle-ci n’a pas permis d’identifier formellement l’auteur des propos, mais promet que « des sanctions seront prises à l’encontre du policier concerné »

Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé en fin de journée sa décision de « faire procéder à un contrôle de la police municipale de Carcassonne par l’Inspection générale de l’administration », estimant que les propos tenus étaient « indignes de l’uniforme de la police municipale et des valeurs de la République ».

Après les révélations de Midi libre sur le comportement de César R., le Rassemblement national a annoncé « sa radiation des effectifs du service d’ordre » ainsi que « son exclusion » du parti. La direction générale ajoute qu’elle condamne « avec la plus grande fermeté les propos tenus, pénalement répréhensibles, qui vont à l’encontre des valeurs portées par [le] mouvement ».

Ancien militaire passé par le 3e RPIma de Caracassonne, César R. participait régulièrement au service d’ordre du RN, non loin d’un autre ancien du régiment : Thierry Légier, ancien garde du corps de Jean-Marie Le Pen, condamné dans l’affaire des assistant·es parlementaires du RN et aujourd’hui chargé de protéger Jordan Bardella.

Vingt-trois ans chez les parachutistes

César R. est visible sur de nombreuses images, en arrière-plan des cadres du parti en visite dans l’Aude : on le retrouve au côté de Marine Le Pen en campagne à Narbonne en 2022 ; avec Jordan Bardella lors de la signature de son livre à Limoux en novembre 2025 ; ou encore le 7 février 2026, quand il accompagne le président du parti à Agde (Hérault) puis à Carcassonne où il était venu soutenir la candidature de Christophe Barthès aux élections municipales.

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César R. (à gauche), membre du service d’ordre du RN, et Jordan Bardella, lors de la campagne des élections municipales à Agde (Hérault) le 7 février 2026. © Photo Idriss Bigou-Gilles / Hans Lucas

À cette période, le policier municipal était pourtant en arrêt maladie, d’après Midi libre. Il n’aurait repris le travail qu’à la mi-mars, après le premier tour des élections municipales où Christophe Barthès a fini en tête. On le retrouve ainsi le 28 mai 2026, en uniforme, accompagnant Christophe Barthès lorsque celui-ci s’est mis en scène en train d’offrir des cartons de déménagement à des syndicalistes, pour leur signifier leur expulsion d’un local municipal.

Le 14 juillet, selon des images consultées par Mediapart,il sécurisait le « banquet de la victoire » organisé par le RN aux halles de Carcassonne, habillé en civil et muni d’un brassard du service d’ordre du parti. 

Sur son profil LinkedIn, César R. indique qu’il est policier municipal depuis 2019, après vingt-trois ans chez les parachutistes, et se décrit par ailleurs comme « formateur en secourisme tactique ». Sur Facebook, des photos le montrent en tenue militaire, parmi les instructeurs d’un stage de krav-maga à Trèbes (Aude).

Ses publications sur LinkedIn sont à l’avenant de ses propos révélés dans la presse. Entre deux félicitations adressées au syndicaliste policier Matthieu Valet, devenu eurodéputé RN, ou au combattant de MMA Benoît Saint-Denis, un autre ancien parachutiste, le policier municipal se plaint des « non-binaires » qui portent la flamme olympique et appelle, à plusieurs reprises, à « prendre les armes ».

« Il est temps de prendre les armes et de revendiquer nos droits !!! », commente-t-il ainsi sous une publication qui annonce le démontage d’une statue de saint Michel, saint patron des parachutistes. « J’ai vingt-trois ans dans les paras et j’ai donc respecté pendant vingt-trois années mes devoirs ; à présent j’arrive à saturation de toutes ces saloperies que les gouvernements successifs nous font bouffer », ajoute-t-il.

De vives réactions politiques

Les révélations de Midi libre ont suscité une déflagration politique dans la ville. « J’ai été profondément choqué par ces propos, qui sont contraires à la loi et déshonorent le travail des policiers municipaux au quotidien », réagit Alix Soler-Alcaraz, conseiller municipal d’opposition, auprès de Mediapart. « Je n’imagine pas que le maire ne soit pas au courant »,ajoute-t-il, posant la question de sa « responsabilité » alors que la police municipale relève de son domaine réservé, sans adjoint dédié. « Ça donne une image pitoyable de la ville, c’est terrible et vraiment pesant », conclut le conseiller municipal.

« C’est compliqué de tout remettre sur la municipalité précédente »,estime aussi Yassin El Kdim, coordinateur du collectif de lutte contre l’extrême droite Nous Carcassonne, sollicité par Mediapart, pour qui ces propos « indignes » contribuent à « détruire la confiance envers la police municipale ». « J’ai honte de ma ville quand je vois des choses pareilles », ajoute cet opposant à l’équipe en place. Depuis son élection, Christophe Barthès multiplie les frasques, assumant de s’en prendre à ses opposant·es, qu’ils soient associatifs ou syndicaux, provoquant l’inquiétude d’une partie de la population.

De son côté, la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, s’est dite « écœurée par ces propos racistes, misogynes et ces appels à la violence de policiers municipaux de Carcassonne », et appelle à « des sanctions » : « Porter l’uniforme, c’est servir la République. Pas la salir. »

Sur le même ton, le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, appelle à « écouter cette vidéo jusqu’au bout » pour avoir « une idée de ce que raciste, sexiste, homophobe, complotiste veut dire. Ce policier municipal fait partie du service d’ordre du RN. En 2027, ne leur donnons pas les clés de la France ! »

« Il est temps de nettoyer la police de la cave au grenier pour la débarrasser de ces individus qui lui font honte et de tous les responsables qui les couvrent,estime quant à lui le député Manuel Bompard (La France insoumise, LFI). Que ceux qui passent leur temps à dédiaboliser le Rassemblement national ouvrent les yeux : rien n’a changé dans ce parti infesté par le racisme et le fascisme. » Candidat à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon appelle lui aussi à « révoquer sans délai » ce policier municipal.

« Ce sont des propos inacceptables, il n’y a aucune liberté d’expression quand on parle de racisme », a dénoncé sur RMC la ministre Aurore Bergé, chargée de la lutte contre les discriminations, qui a ajouté espérer qu’il serait « immédiatement suspendu » par la mairie et exclu du RN.

« On ne peut pas tolérer ça », a réagi auprès de l’AFP Louis Aliot, maire de Perpignan et vice-président du RN. « Ces gens-là sont des irresponsables dangereux. Ils jettent la suspicion sur l’ensemble du corps de la police municipale. C’est évidemment un cas isolé », a-t-il assuré.

Le député RN Jean-Philippe Tanguy a tenu à apporter « tout [son] soutien » au maire de Carcassonne, victime selon lui d’une campagne de « désinformation ». Comme Christophe Barthès, il accuse « l’ancienne municipalité » d’inaction, alors que la nouvelle aurait « immédiatement condamné les propos » – omettant de préciser qu’il a fallu, pour cela, qu’ils soient rendus publics.

Youmni Kezzouf et Camille Polloni Journalistes à Médiapart article du 9 septembre 2026